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Ivy Studio : façonner Montréal, un espace à la fois

De gauche à droite: David Kirouac, Guillaume Riel, Philip Staszewski et Gabrielle Rousseau

Dans cette série d’entrevues, nous rencontrons des personnalités aux parcours variés qui nous parlent de la ville. Ceux qui la dessinent, la transforment et la font vivre. Dans cet entretien, Philip Staszewski, du Ivy Studio, agence d’architecture et de design d’intérieur basée à Montréal, nous parle de leur approche du spatial branding, de l’âme de Montréal et du sentiment de responsabilité qu’ils éprouvent envers la ville.


Ivy Studio est né de la rencontre de quatre associés aux parcours complémentaires. Qu’est-ce qui vous a poussé à créer votre propre studio, et quelle vision souhaitiez-vous défendre dès le départ?

Philip Staszewski: On était proches à l’université et on avait déjà travaillé sur plusieurs projets ensemble. On connaissait nos forces, nos personnalités, et surtout, on savait qu’on formait une bonne équipe. Après nos études, chacun a acquis une expérience différente, puis on s’est retrouvés avec la même envie : s’impliquer dans toutes les dimensions de notre travail. Choisir les projets, développer notre langage architectural, définir la direction artistique du studio, mais aussi comprendre les finances, les relations clients et tout ce qui fait fonctionner une entreprise. On voulait apprendre en construisant quelque chose à nous.

Notre ambition était de proposer des projets audacieux et inattendus, particulièrement là où on les attendait le moins. On souhaitait rendre le design plus présent dans le quotidien, au-delà des résidences haut de gamme et des grands restaurants. Un centre sportif, une clinique ou un petit commerce de quartier mérite aussi une identité forte et une vraie réflexion architecturale. On voulait montrer à quel point le design peut transformer la perception d’une entreprise, l’expérience de ses clients et même son succès commercial. Faire reconnaître cette valeur et contribuer à relever les attentes, c’est encore ce qui nous motive aujourd’hui.

Votre travail commence souvent par aider le client à définir qui il est. Comment se passe cette première rencontre? Et comment cette réflexion se traduit-elle dans votre approche de « branding spatial »?

On commence par comprendre la personne derrière le projet : ses valeurs, ses passions, la façon dont elle perçoit son entreprise et celle dont elle aimerait être perçue. On veut aussi cerner ses priorités. Est-ce qu’on cherche à maximiser le nombre de places assises ou produits exposés? À offrir une expérience client particulièrement confortable, quitte à consacrer plus d’espace? Ces discussions donnent une direction au projet bien avant de choisir un matériau.

On aime beaucoup demander aux clients quels lieux et quelles marques les inspirent, surtout en dehors de leur domaine. Un centre sportif peut être attiré par l’ambiance chaleureuse d’un restaurant ou le caractère intime d’un speakeasy. Des vétérinaires peuvent aimer l’architecture brutaliste et vouloir retrouver cette impression saisissante qu’on ressent en entrant dans un bâtiment minéral et monumental. Ce sont des points de départ beaucoup plus personnels et fertiles que les références habituelles d’un secteur.

Le « branding spatial », c’est la traduction physique de cette identité. Une entreprise peut vouloir être chaleureuse et accueillante, ou avoir une attitude plus décontractée, plus radicale. L’espace nous permet de faire ressentir cette personnalité à travers la lumière, les volumes, les matières et les déplacements. On ajoute aux outils graphiques une dimension qu’on peut habiter, toucher et vivre. Ce passage de l’identité à l’expérience nous passionne : on donne une forme concrète à quelque chose qui, au départ, existe surtout dans l’esprit du client.

Vos projets se distinguent par leurs couleurs, leurs textures et leurs matériaux parfois audacieux. Comment construisez-vous une identité visuelle forte sans tomber dans l’effet de mode?

Les couleurs et les matériaux émergent de la rencontre entre plusieurs éléments : le bâtiment existant, l’identité du client, les usages, les contraintes du projet. On regarde assez peu ce que font les concurrents. Nos références viennent plutôt d’autres typologies, d’autres pays ou d’autres époques. C’est en croisant ces influences avec la réalité du projet qu’on arrive à quelque chose de singulier.

Même quand le résultat est audacieux, la composition repose souvent sur des principes assez simples. Une couleur ou une forme forte peut se répéter dans différents éléments et prendre de la profondeur grâce aux variations de matières. Un espace majoritairement gris et froid, par exemple, peut devenir très riche en faisant dialoguer du métal poli, de la pierre brute et de l’acrylique translucide. Un noyau de bois chaleureux prend alors une présence encore plus forte par contraste.

On aime cette façon de travailler : une idée claire, qu’on développe avec précision. La lumière, les proportions, les textures et les rapports entre les espaces nous donnent déjà énormément de possibilités. En revenant à ces fondamentaux, on construit une architecture dont l’intérêt peut durer au-delà des tendances.

Vous voyagez régulièrement. Y a-t-il une ville qui a profondément changé votre manière de penser l’architecture ou le design?

C’est impossible pour nous d’en choisir une seule. Plusieurs villes nous ont marqués, chacune pour des raisons différentes, et c’est probablement l’ensemble de ces voyages qui nourrit la diversité de nos projets. La précision impressionnante des détails à Tokyo, l’exubérance des intérieurs milanais, l’élégance de Paris ou la créativité décontractée de Mexico : on absorbe tout ça, parfois sans savoir quand ni comment ça va réapparaître dans notre travail.

Voyager est essentiel pour notre inspiration, mais aussi pour prendre du recul et retrouver de l’espace mental. Ailleurs, les gens vivent autrement. Leur rapport au restaurant, au magasin, à l’espace public ou au design est différent du nôtre. On aime observer autant les habitudes que les lieux eux-mêmes : comment on s’installe, combien de temps on reste, comment on se rencontre. On revient avec des idées, des sensations et l’envie de partager ici une partie de ce qu’on a découvert.

Vous dites que Montréal a une âme et une identité uniques en Amérique du Nord. Comment cette identité se traduit-elle concrètement dans vos choix de design?

Ce qui nous impressionne à Montréal, c’est la concentration de talents créatifs. En design, en musique, en cuisine ou en mode, le niveau est très élevé, tout en restant accessible et sans prétention. Il y a une liberté qui nous ressemble beaucoup : on sent qu’on peut explorer, oser et proposer quelque chose de personnel, et que cette démarche sera accueillie avec curiosité.

Le mélange des cultures ouvre aussi énormément de possibilités. Des univers très différents coexistent et se croisent naturellement. Pour nous, c’est un formidable terrain de jeu. Notre portfolio peut réunir un café italien traditionnel, un restaurant français raffiné, un centre sportif entièrement bourgogne et une clinique vétérinaire minimaliste, tous à un kilomètre les uns des autres et conçus par la même équipe.

Cette diversité fait partie de notre quotidien. Elle nourrit notre envie de faire évoluer notre langage d’un projet à l’autre et nous donne la liberté de suivre l’identité de chaque client aussi loin qu’elle peut nous mener.

Vous concevez des lieux qui deviennent des points de repère pour les Montréalais. Ressentez-vous une responsabilité envers la ville?

Oui, absolument, et on pense que cette responsabilité appartient à tous ceux qui contribuent à la façonner. C’est une des raisons pour lesquelles on aime autant les projets commerciaux : ils permettent de partager notre travail avec un grand nombre de personnes. Un lieu peut entrer dans les habitudes d’un quartier, accueillir des rencontres et devenir une partie de la vie des gens.

À Montréal, la qualité de la scène créative nous pousse constamment à nous dépasser. C’est stimulant de travailler dans une ville où autant de gens font de belles choses. Ça nous garde curieux et exigeants, et ça nous donne envie de surprendre à chaque nouveau projet.

On souhaite aussi que ces lieux connaissent un vrai succès, qu’ils durent, qu’ils deviennent des institutions et des références. Participer au développement et à l’identité de Montréal nous enthousiasme énormément, et on prend ce rôle au sérieux.

Ce qui nous attire avant tout, ce sont les gens passionnés. La typologie ou la taille du projet peut varier énormément; l’envie de construire quelque chose ensemble reste le moteur. On a eu la chance de rencontrer des clients et des collaborateurs talentueux qui nous ont fait confiance et qui voulaient, eux aussi, apporter quelque chose à la ville. Tout ce qu’on a bâti jusqu’ici existe grâce à ces rencontres.

Pour en savoir plus sur Ivy Studio, visitez leur site web et leur Instagram.

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